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Ne plus être ce hamster qui fait tourner sa roue sans rien faire avancer

À quelques jours des élections régionales, Patrick Beauvillard, élu sortant du Conseil régional d’Aquitaine, nous explique pourquoi il ne souhaite pas se représenter pour un second mandat (Article paru dans le numéro de Novembre de Transrural)

HamsterJe ne me représenterai pas. La raison de ce choix, qui suscite parfois l’interrogation, est simple : je cherche la meilleure façon de contribuer, avec les moyens qui sont les miens, à l’amélioration du bien-vivre commun et je réalise que ce n’est pas en continuant à faire de la politique. Je me suis engagé il y a dix ans, croyant à la possibilité d’un dépassement du clivage droite-gauche, que je ne crois plus correspondre aux enjeux de la société d’aujourd’hui. En 2010, je suis tête de liste du MoDem en Lot-et-Garonne, aux côtés de Jean Lassalle, candidat à la présidence de la région Aquitaine. Nous menons la campagne sous le vocable de « la région amie », signe de notre désir de proximité sur l’ensemble du territoire, et notamment le territoire rural. Nous créons la surprise, et je suis élu conseiller régional. En 2013, je quitte le MoDem, déçu, et tente à nouveau de « faire de la politique autrement » en participant à la fondation de Nouvelle Donne, que je co-préside pendant sa première année d’existence… Là encore, la déception est vive. Je ne renouvelle pas mon adhésion et me retrouve aujourd’hui « apartide ».

Le contraire de majorité n’est pas opposition, mais minorité

Au terme de mon mandat, je ressens une certaine tristesse ; pas celle de quitter l’assemblée, mais celle de ce que l’assemblée n’est pas

Au Conseil régional d’Aquitaine, notre groupe tente de représenter une sensibilité particulière, sans nous inscrire dans un rapport d’opposition mais dans une approche de construction. Ce positionnement permet des avancées. Au bilan de mon action, je trouve quelques domaines sur lesquels j’ai influencé la politique du conseil régional. Par exemple, sa politique d’innovation n’est aujourd’hui plus seulement réservée à la seule innovation technologique et considère l’innovation sociale, organisationnelle ou territoriale. En matière agricole, le soutien aux retenues collinaires de petites tailles afin de stocker l’eau permet enfin de concilier écologie et soutien aux petites exploitations de polyculture. En matière d’aménagement du territoire, ma dénonciation du « couloir de la pauvreté » (Nord-Gironde, Sud-Dordogne, Lot-et-Garonne) a permis de mettre en place une politique ciblée sur des territoires fragiles. Enfin, le plaidoyer sur le besoin d’amélioration du pilotage des politiques publiques a débouché, en 2014, sur la création d’une commission d’évaluation des politiques publiques dont j’ai l’honneur de présider aux premiers pas.

Ce bilan est-il suffisant au vu de l’énergie dépensée ? Est-il à la hauteur des attentes des habitants ? L’expérience de mon mandat régional est-elle simplement à la hauteur de mon idéal démocratique d’une société du XXIe siècle ? Clairement non. Et au terme de mon mandat, je ressens une certaine tristesse ; pas celle de quitter l’assemblée, mais celle de ce que l’assemblée n’est pas.

Des institutions d’un autre temps

…Une tâche semblable à celle du hamster qui passe son temps à courir et à faire tourner sa roue sans rien faire avancer.

Le fonctionnement de nos institutions est archaïque et une profonde réforme institutionnelle s’impose. Le régime majoritaire est un véritable frein à l’intelligence collective. Les idées nouvelles viennent toujours des minorités et seule une assemblée représentant proportionnellement les différentes sensibilités et dans laquelle les majorités doivent être co-construites avec l’ensemble des acteurs, projet par projet, permettrait d’être réellement démocratique. En lieu et place de cela, notre régime majoritaire laisse les trois-quarts des citoyens de côté. Il donne la part belle aux partis politiques, dont l’unique fin, comme l’écrivait Simone Weil dès 1940, est leur propre croissance, ce qui les rend totalitaire en germe. Il instaure à chaque niveau de collectivité, un régime présidentiel dans lequel la concentration des pouvoirs est extrême. Conjugué au cumul des mandats, ce fonctionnement entraine la professionnalisation des politiques et l’avènement d’une oligarchie. Je fais le lien entre ces constats et la réduction du fait politique au seul fait économique. Nous arrivons ainsi à des décisions mortifères, notamment pour les territoires ruraux, que ce soit en matière de métropolisation, de stratégie de transport à très grande vitesse, ou d’artificialisation des terres agricoles.

Les initiatives citoyennes foisonnantes rendront évidente l’obsolescence du monde politique actuel.

Lutter, au sein d’une assemblée régionale, contre ces dérives, m’apparaît aujourd’hui être une tâche semblable à celle du hamster qui passe son temps à courir et à faire tourner sa roue sans rien faire avancer. Aujourd’hui, je choisis donc de ne plus être ce hamster et de ne plus faire « de la » politique. Pourtant ces constats rendent encore plus essentiel de trouver les modes d’expression qui permettront de « faire politique », d’œuvrer pour le bien-vivre collectif et la gestion des communs. Comment ? Je commencerai par concilier mes engagements professionnels, politiques et familiaux dans une activité cohérente, équilibrée et inscrite dans la vie quotidienne. Je propose de soutenir et mettre en lumière le merveilleux foisonnement des initiatives citoyennes qui émergent dans chacun de nos territoires. Je suis totalement convaincu que ce sont ces « déviants positifs », ces innovateurs sociaux, qui inventent la société de demain. Aidons-les à réussir et à polliniser l’ensemble de la société. Leur réussite rendra évidente l’obsolescence du monde politique actuel et l’amènera peut-être à sa nécessaire ré-invention.

Patrick Beauvillard

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