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Le management par projet dans les collectivités : La France en retard !

J’étais en début du mois de novembre à Héraklion (Crète), pour le congrès annuel de l’IPMA (Association Internationale du Management de Projet) où j’avais le plaisir d’y présenter mes travaux sur l’évolution du leadership.

Ce congrès fut pour moi l’occasion de faire un état des lieux sur le management par projet dans la sphère publique, et le diagnostic est sans appel : la France est sacrément en retard ! Et pourtant, la France n’est pas la dernière pour en parler, mais pour agir, c’est une autre affaire.

Beaucoup de discours

Déjà en 2003, suite au colloque “Innover pour construire l’avenir” où deux ministres de l’époque (Nicole Fontaine et Claudie Haigneré) étaient à la tribune, la presse avait titré “Innovation : le gouvernement veut passer du mode plan au mode projet”. Durant ses années en Lot-et-Garonne (2010-2012), le Préfet Bernard Schmeltz, ancien DRH du ministère de l’intérieur, ponctuait chacun de ses discours par la nécessité de s’organiser “en mode projet”. En 2011, le préfet Alain Régnier, délégué interministériel pour l’hébergement et l’accès au logement disait sur le site du gouvernement “Je suis persuadé qu’en termes de conduite de changement, le mode projet nous permettra de mobiliser l’ensemble des acteurs pour l’élaboration des nouvelles lignes”. Et le 1 février 2012, François Fillon, premier ministre, signait une note sur l’ “Organisation de l’administration en mode projet pour l’accompagnement des investissements des entreprises”.

Et pourtant, si l’on cherche sur Google les mots-clés “Chef de Projet Administration Collectivités”, la magie du net nous fait partir au Maroc, en Argentine, au Pays Basque espagnol, au Québec… On parcourt le monde, mais pas la France. Quant à la table des matières des conférences de mon congrès, elle confirme le diagnostic précédent : Pas une seule présentation française alors que les témoignages d’Europe du Nord, du Moyen-Orient ou d’Amérique latine par exemple affluent.

Bref, ce fameux “mode projet”, on en parle beaucoup en France, mais on le pratique bien peu.

C’est quoi un “mode projet” ?

Dans un monde qui change constamment, les organisations ont besoin de mener des “projets”, c’est à dire des initiatives qui sont à la fois uniques (un projet n’est jamais l’identique d’un autre) et temporaires: elles ont un début et une fin ! La gestion d’un projet est donc un exercice particulier puisqu’il s’agit de mettre en place une organisation et une équipe temporaires, dans le but d’atteindre des objectifs spécifiques, et dans une démarche et un plan d’action à chaque fois nouveaux. Le “mode projet” désigne cet ensemble de manières de faire. On dit d’une organisation qu’elle est organisée par projet lorsque une grande part de ses activités est gérée en “mode projet”. Plusieurs questions surgissent alors :

  • Comment gérer les priorités entre les différents projets ?
  • Comment gérer le “portefeuille de projets” ?
  • Comment former les acteurs de l’organisation à ce mode de management ?
  • Comment définir les méthodologies communes pour réussir les projets ?
  • Comment prévoir avec précision les coûts et les délais ?

Ces missions sont souvent assurées par une organisation appelée le “Bureau des Projets” (en anglais le Project Management Office).

Le Mode Projet dans les affaires publiques

Dans le monde de l’entreprise, la “gestion de projet” progresse. Les écoles de management forment à la conduite de projet. Des normes et des certifications de chefs de projets apparaissent…

Mais dans le monde des administrations ou des collectivités, le “mode projet” reste encore au niveau du slogan, et les compétences réelles en management de projet sont plutôt rares. Quant à un “bureau des projets”, je n’en ai encore jamais rencontré ni dans une collectivité française, ni au sein d’un ministère…

Et pourtant, la vie d’une collectivité est rythmée par ses projets, probablement encore plus que dans une entreprise. Ces projets, par nature, impliquent un grand nombre de parties prenantes : des élus, des fonctionnaires, des associations, des citoyens, des sous-traitants… Ces projets sont souvent transverses, avec des interactions et une gestions complexe des priorités… Bref, le besoin pour un bureau des projets dans une collectivité territoriale est bien là.

Des exemples à l’étranger

Selon les informations glanées lors du 26ème congrès de l’IPMA, les pays étrangers font largement mieux que nous :

  • En Angleterre, une dizaine de “chefs de projets” particulièrement chevronnés sont au 10 Downing Street, rattachés directement au Premier Ministre. Ils ont pour mission de gérer le portefeuille des projets stratégiques du gouvernement, et de fournir les instruments de pilotage qui permettront les arbitrages ministériels.
  • En Islande, la municipalité de Reykjavík mesure sa “maturité” à conduire des projets. Même si aujourd’hui la municipalité s’accorde la note de 2 sur une échelle de 1 à 5, son initiative d’étalonnage montre l’importance qu’elle accorde à sa capacité à gérer efficacement ses projets.
  • Au Canada, les agences gouvernementales et les ministères sont fréquemment réunis pour des conférences sur des thèmes tels que la gestion d’un portefeuille de projets, ou la manière d’organiser le “mode projet”.
  • En Irlande, le Ministre de la Dépense Publique et des Réformes ouvrait en personne le congrès de l’association nationale de management de projet.
  • Aux Etats-Unis, la plupart des Etats ont un “Bureau des Projets” au service des différentes agences pour assurer l’excellence des méthodologies de gestion de projet mises en place.
  • En Grèce, suite aux économies drastiques que le pays doit réaliser, le Ministère des Infrastructure a mis en place un bureau des projets stratégiques, sous l’autorité directe du ministre, consolidant les données des projets menés par toutes les agences, sociétés d’état, et sous traitants majeurs pour permettre un pilotage global de l’ensemble des programmes et faciliter les arbitrages.
  • En Bulgarie, une étude est menée pour voir comment le management par projets améliore l’atteinte des objectifs stratégiques de la collectivité.
  • En Arabie Saoudite, en Théssalie… bref, un peu partout des initiatives sont lancées.

sauf… sauf en France. Ou bien alors, ceux qui mènent ces initiatives le font en cachette, à l’écart de la communauté internationale… Mais un jour, il faudra bien combler notre retard. Espérons juste que ce ne soit pas trop tard pour notre économie notamment.

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4 comments to Le management par projet dans les collectivités : La France en retard !

  • Chantal Bury

    Bonsoir Patrick,
    Je voulais compléter ton article : tout au long de la conduite d’un projet il est nécessaire de disposer d’indicateurs qui permettent de vérifier que les objectifs vont être atteints, que le budget va être maîtrisé, que les délais seront respectés, ….. et, si ce n’est pas le cas, il peut être salutaire d’arrêter le projet lorsque l’on se rend compte que l’on va dans le « mur ».
    Ce n’est pas déshonorant et cela montre la compétence et la prise de conscience du chef de projet.
    Amicalement

  • CMR

    Bonjour,
    je suis consultante et j’interviens dans des grandes entreprises privées, et je peux témoigner que l’existence d’un Project Management Office n’est pas la norme. Par contre le suivi d’indicateurs oui, la gestion des risques pas toujours. En tout cas votre article m’a bien intéressée.

  • Bonjour,
    -je suis l’auteur d’un CD-Rom d’autoformation sur la gestion de projets en collectivités éditions du CNFPT déjà diffusé à plus de 20 000 exemplaires.
    -Je suis également auteur d’Organisez vos projets avec le mind mapping Dunod traduit en italien dans lequel vous trouverez plusieurs exemples réussis de projets en collectivités comme à la ville de Valenciennes,dans différents conseils généraux …L’espoir n’est pas perdu de progrés dans ce domaine.

  • […] discussion privée avec le Président de Région, ou que sur ce blog-notes (voir l’article Le management par projet dans les collectivités : La France en retard !), je me réjouis de cette décision. Je me réjouis aussi du choix d’Alain Rousset de confier […]