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La privatisation des routes nationales

Dans quelques semaines, il faudra débourser 7€ pour traverser les Landes entre Saint Geours de Maremme et Salles, autrement dit, pour rejoindre Dax ou Capbreton à Bordeaux sur l’autoroute A63. A première vue, rien de bien étonnant : Qui dit A63 dit autoroute, et donc péage. Qui plus est, 7€ pour une centaine de kilomètres entre Saint Geours et Salles, c’est plutôt moins cher que bien des autoroutes.

Est-ce que cela vaut un billet sur mon blog-notes ?…

Payer pour se déplacer

Et bien oui, je crois. Parceque derrière ce sigle d’A63, c’est en fait la fameuse route nationale 10, (N10) qui est rénovée, sécurisée, élargie, et… privatisée ! Jusqu’à présent, les nouvelles autoroutes empruntaient un nouvel itinéraire, qui doublait l’itinéraire initial. Le voyageur était alors mis devant une alternative : profiter de la vitesse et de la sécurité en payant, ou bien voyager sans péage et aller moins vite. Pour les uns, c’était une question de choix. Pour les autres, un choix imposé par la nécessité et leurs moyens financiers.

Dans le cas de la N10/A63 : plus de choix ! C’est l’ancienne route qui est privatisée et la conséquence pour l’usager est simple : payer ou rester chez soi !

Comment en sommes-nous arrivés là ?

La RN10 dans cette portion était devenue extrêmement fréquentée, avec un trafic hétérogène : trafic local, y compris de tracteurs ou véhicules agricoles, trafic de camions reliant l’Espagne au Nord de l’Europe, tourisme, trajets professionnels…

L’été 1997, la RN10 est le théâtre de tragiques accidents de la route. Juste avant de quitter Matignon, Alain Juppé juge nécessaire de sécuriser la route nationale, mais impossible de financer les travaux, vu les moyens de l’Etat. Il accorde donc à Vinci une concession déclarée d’utilité publique le 30 mai 1997, entre les deux tours des élections législatives, pour mettre la route en 2×2 voies aux normes autoroutières.

La gauche arrive au pouvoir quelques jours après et Lionel Jospin s’installe à Matignon. Le 12 janvier 1998, un décret annule la décision : L’Etat décide de prendre à sa charge les travaux, sans recours à la concession.  Entre 1998 et 2005, les travaux d’aménagement de sécurité vont voir le jour : suppression des accès directs, passages dénivelés, itinéraires de substitution, réaménagement d’échangeurs…

Pendant ce temps-là, le trafic augmente de manière significative. Il passe à 25 à 30 000 véhicules par jour, dont environ 30 % de poids lourds. On parle « d’aspirateur à camions » pour désigner la RN10. En revanche, contrairement à une idée reçue et largement propagée par le concessionnaire, le taux d’accident grave est faible comme en témoigne la carte de la sécurité routière établie sur la période 2000 à 2002.

La droite repasse en 2002 et sous Raffarin, le comité interministériel d’aménagement et de développement du territoire (CIADT) décide la mise à 2×3 voies dans le cadre d’une nouvelle concession. Les études démarrent et le 5 décembre 2008, François Fillon annonce l’urgence de l’aménagement et intègre le projet à son « plan de relance ». La mort de la RN10 est programmée, avec la promesse d’un péage qui serait élevé pour les camions mais « neutre » pour les riverains, et pour un coût estimé à 400 millions d’euros, pris en charge par le futur concessionnaire.

Le 17 janvier 2011, Nathalie Kosciusko-Morizet, alors ministre de l’Ecologie et des transports et qui parlait tant de « ferroutage » signe la mise en concession avec la société Atlandes, filiale du groupe Bouygues.

La bonne affaire de l’Etat et d’Atlandes

Pour l’Etat, l’affaire n’est pas mauvaise, puisque outre la TVA sur les tickets de péages, la concession prévoit que le concessionnaire fasse un chèque de 400M€ pour compenser les frais engagés pour sécuriser la RN10 !

Pour Atlandes, l’affaire semble encore meilleure. L’investissement oscille, suivant les sources, entre 900M€ et 1,1 Milliard. A 25000 véhicules par jour, dont 30% de poids lourds et aux tarifs prévus à ce jour (7€ pour les voitures et 35€ pour les camions), les recettes hors taxes tournent autour de 100M€ par an au minimum. Avec une concession de 40 ans, l’investissement est plus rentable que la caisse d’épargne !

Le précédent RN10, et après ?

Cette privatisation de la RN10 n’est pas anecdotique à mes yeux. Elle constitue un précédent dont les conséquences pourraient être majeures. Jusqu’à présent, je pensais naïvement qu’un itinéraire routier pouvait devenir payant si une possibilité de déplacement gratuit existait en parallèle. C’est faux ! Extrait du Sud-Ouest du 20/08/2012 : « Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, aucun texte de loi n’impose l’existence d’un itinéraire gratuit à proximité du tracé payant. Les sociétés autoroutières ont seulement pour obligation de créer des dessertes pour les propriétés et les habitations riveraines. »

Regardez bien une carte d’Aquitaine : Vous souhaitez aller de Bayonne à Bordeaux, vous avez alors 3 solutions :

  • Prendre l’A63, rouler 1 heure 30 (une fois les travaux terminés) et payer 7€
  • Ne pas payer 7€, passer par Mimizan et rouler 4 heures
  • Ne pas payer 7€, passer par Mont-de-Marsan et rouler 4 heures

Côté Landais, Henri Emmanuelli a bataillé pour que les habitants du département soient dispensés de cet octroi moderne : les péages étant installés aux limites du département, il sera possible de rouler à l’intérieur du département sans passer aux bornes de péage. Mais pour l’habitant des Landes qui travaille à Bayonne, ou pour l’étudiant de Castets qui suit ses cours à Bordeaux, le passage à la caisse sera incontournable.

La RN10 aujourd’hui, la RN21 demain ? Sur le site de la CCI de Dordogne, on peut lire : « L’association Euro 21, qui regroupe les CCI françaises et espagnoles situées sur l’axe de la RN21 de Limoges aux Pyrénées, poursuit son lobbying pour inciter les pouvoirs publics à initier la mise à 2X2 voies de la RN 21 sous couvert d’une autoroute concédée ».

Le développement économique ne doit pas se faire au détriment des citoyens et se traduire par une réduction du droit de se déplacer.  Les seuls élus à avoir bataillé ferme sur la RN10 (et à continuer à batailler) sont les élus communistes. Bien que centriste et très éloigné de leur idéologie, je n’ai aucun problème à m’associer à leur revendication sur ce sujet : Payer pour aller vite est légitime, mais payer pour se déplacer est scandaleux.

 

 Je raconte l’histoire aussi sur Radio 133b : http://www.133b.fr/index.php/emissions/ca-se-passe-pres-de-chez-vous/mobilisation-autour-de-la-privatisation-de-la-nationale-10

 

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9 comments to La privatisation des routes nationales

  • […] La privatisation des routes nationales …!!! From http://www.beauvillard.net – Today, 8:43 AM […]

  • massie

    Participez vous aussi à la pétition “Aéroport Notre-Dame des Landes : NON MERCI !” : http://www.aeroport-nonmerci.fr/

  • gabriel

    bonjour.
    tres interessante reflexion.
    dou tenez vous qu’il faut 4h emtre bayonne et bordeaux via MdMarsan ? je ne mets que 2h30, habitue a ce trajet.
    cordialement,
    Gabriel.

  • Bourdoiseau Jocelyne

    Cet Automne avec mon mari nous sommes descendu au Pays Basque,et nous avons remarqué ces travaux sur la A63 et ils avaient l’air de faire des péages de sorties qui n’existaient pas auparavant,et on s’est dit:
    “Allez encore un bout en autoroute et payant pour bientôt!” je crois que l’on ne s’était pas trompés!

  • Jérémy

    Je voudrais juste remettre un mot à l’endroit dans la phrase: “Le développement économique ne doit pas se faire au détriment des citoyens et se traduire par une réduction du droit de se déplacer.”
    Nous ne sommes pas citoyens, si nous étions citoyens nous voterions nous même nos lois, prendrions nous même nos décisions concernant cette autoroute par exemple, qui iraient obligatoirement dans le sens du bien commun. Nous contrôlerions aussi que ce genre d’accord entre état et entreprise aille aussi dans le sens du peuple, et ces deux auraient pour obligation de nous rendre des comptes. Hors ce n’est pas le cas et à vrai dire, nous de pouvons plus rien faire puisqu’il se fiche même de nos manifestations.
    Nous sommes seulement des électeurs, c’est à dire que notre seul pouvoir politique, s’il en est, est de se déplacer une fois de temps en temps pour voter le maitre qui prendra les décisions à notre place parmi un choix de candidats que nous ne faisons même pas au préalable. De plus, ils peuvent faire ce qu’ils veulent, ils ne rendent même pas de compte!
    Pour plus d’infos: http://www.le-message.org/archives/72?lang=fr

  • il y a plusieurs problemes de souleves par les privatisations des routes car il n y a pas que l a 63 de concernee
    le 1er probleme c est la remise en cause de la gratuite de circulation
    le 2eme c est que des infrastructures routiere ou autoroutiere payees par le biais de l impot donc nos sous et donc propriete publique soit donnees a des entreprises privees afin de realiser des profits enormes et ce sur le dos des contribuables ,mais egalement des usagers.
    il y a une offensive des entreprises (sanef ,apprr ,asf,des filiales de veolia …)pour s accaparer le domaine public routier
    actuellement il y a en projet actuellement :la rn 154 ,la rcea ,le tunnel de toulon ,la rn 42 ,…..
    les personnels concernes par ces privatisations menent des luttes pour maintenir ces routes dans le domaine de l etat et la gratuite

  • Yves30

    Bonjour,
    Stricto-sensu il existe un itinéraire de substitution, quoique dimensionné pour le trafic local : il apparaît sous le nom de D10E (cf le site viamichelin.fr). Si on veut éviter le péage dans le sens Bordeaux-Bayonne on pourrait alors :
    1) sortir au Muret (sortie 18), prendre la D10E jusqu’à Liposthey (sortie 17) puis reprendre l’autoroute
    2) sortir à Castets (sortie 12), prendre la D10E jusqu’à Magescq (sortie 11) puis reprendre l’autoroute.
    En km peu ou pas de rallongement. Bien sûr, il faut supporter, sur deux tronçons de 11 et 12 km, les agglomérations, ronds-points, ralentisseurs, etc…
    Ou alors, ces routes sont-elles interdites aux non-riverains ?
    En tout cas cela crée un fâcheux précédent. Et pas qu’en France, car je n’ai jamais entendu parler jusqu’à cette année de la transformation d’un itinéraire gratuit à payant dans les autres pays d’Europe occidentale ayant l’usage du péage (Italie, Espagne, Portugal).
    Il faut rappeler que dans la pourtant très libérale Grande-Bretagne le péage est essentiellement urbain (Londres) et que les autoroutes ou ouvrages d’art à péage se comptent sur les doigts d’une main. Plus, des ouvrages initialement à péage ne le sont plus (pont de la Forth au nord d’Edimbourg, pont de l’île de Skye). Pourtant là-bas aussi, “tout à un coût”. Et dans d’autres pays confrontés à l’augmentation du trafic de transit sur leurs routes nationales et autoroutes (Europe centrale, Suisse, Autriche) on passe par la vignette annuelle que paye tout usager, national ou de passage, sur tout le réseau. La Belgique envisage de le faire en 2016 et l’Allemagne l’étudie (pour l’instant, péage envisagé pour les poids lourds).
    Cela dit la pression des usagers peut être payante, on l’a vu pour le périph nord de Lyon qui a dû considérablement baisser ses tarifs. Il faut au grand minimum que le péage soit, dans ce cas, réservé aux camions de passage (dont l’origine et la destination sont hors région Aquitaine).
    Bon courage, il faut faire circuler l’information avant qu’il soit trop tard !!!

  • jcm79

    Bonjour,

    Pour la 1ere fois aujourd’hui je suis tombé dans l’embuscade de la nationale 10 transformée en autoroute à péage.
    Ma colère n’est pas encore tombée.
    Je reviens du Portugal ou de nombreuses 4 voies, gratuites jusqu’à présent, sont devenues payantes mais là c’est encore plus fort: on passe sous des portiques équipés de caméras qui scannent les plaques minéralogiques et les automobilistes reçoivent la facture directement chez eux (étonnant, non? comme aurait dit Desproges). Le pactole pour les sociétés mafieuses qui n’emploient même plus de personnel aux guichets des péages à l’ancienne.
    On commence d’ailleurs à voir les mêmes portiques sur la N10/A63. Ils remplaceront bientôt les agents de péages.
    Des cabines de péages ont malgré tout été construites et utilisées cet été mais aujourd’hui elles sont vides et la seule possibilité de paiement est la carte bancaire.
    Ma 1ere réaction a été d’appeler un agent à l’interphone pour lui demander où l’on pouvait rejoindre la nationale 10.
    Je connaissais la réponse mais j’avais envie de parler à quelqu’un en voyant une cabine vide.
    Nous sommes donc dans la phase intermédiaire du processus de privatisation et d’automatisation totale des péages des routes nationales.
    En attendant la fermeture totale du piège et après ma petite expérience de ce jour, je compte donc appeler un agent à chaque péage pour lui demander comment rejoindre la route nationale et lorsqu’il mes demandera d’introduire ma carte bancaire dans la machine je lui répondrai que je n’ai pas carte bancaire (ce n’est pas obligatoire)
    Si je suis très en colère, je pourrais même lui dire que je n’ai plus de compte bancaire car je ne suis pas assez riche pour intéresser une banque. Je n’aurai bien sur pas de monnaie sur moi mais seulement un gros billet.
    Il ne reste plus beaucoup de temps avant l’automatisation totale des péages, mais en attendant, je pense qu’il faudrait être le plus nombreux possible à procéder ainsi. Cela m’a permis aussi de faire déplacer une employée jusqu’à mon véhicule. Celle-ci a rapidement compris ma démarche et m’a même fait comprendre qu’elle était d’accord avec moi. En partant, je lui ai souhaité de trouver meilleur employeur que cette bande d’escrocs.

    Oui, agissons avec nos modestes moyens, même si il est déjà peut-être trop tard !!!