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La guerre de l’eau aura-t-elle lieu à la Région ?

Lors de la séance plénière de Juin du Conseil Régional d’Aquitaine, un texte d’orientation pour la gestion de la ressource en eau en agriculture devait être adopté. Il sera finalement présenté au mois d’octobre. Il s’agit d’un texte essentiel pour l’agriculture de nos territoires.

Dans sa forme initiale, le document était inacceptable pour tous ceux qui croient à la nécessité du développement d’une agriculture à la fois diversifiée, performante et technique.

A force de concertation, nos idées progressent. J’espère sincèrement que le texte qui sera finalement présenté en octobre sera le résultat d’un travail de conciliation de points de vue, au départ très éloignés, pour parvenir à un consensus.  C’est seulement à ce prix que nous pourrons voter un texte fondamental pour une agriculture ambitieuse et orientée vers l’avenir.

De quoi s’agit-t-il ?

Le constat souligné dans le texte initial évoque les effets du changement climatique et son impact sur la raréfaction de la ressource en eau. Il propose de « gérer la ressource en eau de manière responsable tant sur le plan qualitatif que quantitatif » et ainsi « de mettre en œuvre une meilleure gestion de la ressource en eau en agriculture. ».

A partir de là, 3 axes principaux sont déclinés :

  • La mise en œuvre de mesures d’économie de la ressource
  • La promotion de mesure d’adaptation des cultures
  • Le retour à l’équilibre dans les bassins déficitaires, par la réalisation d’ouvrages structurants, de retenues collinaires collectives et de réserves individuelles.

Si l’on s’en tient à ce qui est énoncé ci-dessous, vous conviendrez sans doute qu’il n’y a pas de raison de monter au créneau et d’engager « la guerre de l’eau ». Mais vous le savez, le diable se cache toujours dans les détails…

Quelle agriculture de coteaux voulons-nous

Dans les plaines, le prix du foncier flambe, la concurrence foncière est féroce entre zones d’activités, zones d’habitation, zones réservées pour les infrastructures… L’agriculture est menacée. C’est un sujet important, mais que je ne traiterai pas ici.

Dans nos territoires de coteaux, la concurrence sur le foncier n’est pas si forte et le prix de la terre bien moindre (3X moins dans les coteaux qu’en vallée de Garonne par exemple). Les coteaux restent une terre propice à la création de richesses agricoles, à condition de trouver des modèles économiquement viables.  Ces modèles existent, comme en témoigne par exemple le développement de la filière noisette, mais ils nécessitent de l’irrigation afin de développer une palette diversifiée de cultures qui garantisse la meilleure adaptabilité aux changements tant économiques (le marché) qu’environnementaux.

L’avenir de notre agriculture sur les coteaux de Lot-et-Garonne n’est pas dans la culture de céréales sèches extensives favorisant les structures agricoles de très grandes dimensions avec peu d’actifs et où le revenu est généré par l’économie d’échelle. Elle réside dans une palette de cultures très techniques et très diversifiées. Ces cultures existent. Elles sont créatrices de valeur ajoutée et d’emplois : noix, prunes, semences, raisins biologiques… Mais toutes doivent être irriguées pour atteindre leurs objectifs productifs et économiques.

Comme mon collègue Bernard Péré (EELV, Président de la Commission Agriculture) me le faisait remarquer : « L’irrigation n’est pas Zorro ». Certes, mais c’est simplement un des principaux facteurs de production agricole et ce d’autant plus que l’irrigation dont on parle sur les coteaux en question est intelligente : la noisette est à 80% en goutte à goutte depuis longtemps déjà, la filière pruneaux travaille avec l’ACMG sur des approches technologiques pour gérer au mieux la précieuse ressource…

Une étude menée  par le Conseil Général de Lot-et-Garonne et Unicoque en 2009 a montré, à partir de l’observation de 25 exploitations sur 40 ans, qu’il y a 5 fois plus de diversité de cultures en coteau dès que l’on crée une retenue d’eau.  De plus, on sait aujourd’hui particulièrement bien gérer les zones humides artificielles (projets ARWET, Zones Libellules…) d’un point de vue environnemental.

La politique de l’eau doit donc être orientée vers cette évolution : assurer une gestion pluriannuelle de la ressource, permettre une irrigation intelligente, garante d’une agriculture durable, diversifiée et créatrice de richesse. C’est un enjeu d’aménagement du territoire.

Raréfaction, probablement – Variabilité certainement

Si une cible n’est pas la bonne, les moyens mis en œuvre pour ne seront jamais les bons. Et donc, assurons nous d’abord que la finalité recherchée est bien la bonne. Raréfaction à venir de la ressource en eau dans l’absolu ? « Pas sûr », « peut-être » disent les uns, « probablement » disent les autres…

Ce qui est en revanche absolument certain c’est que la ressource en eau va drastiquement diminuer à certaines périodes, et augmenter à d’autres. Ce qui change c’est la variabilité de la ressource, et pas forcément sa rareté : extrêmement rare en été, elle sera surabondante en hiver. Parler de rareté sans parler de variabilité de la ressource serait une erreur qui nous ferait choisir les mauvaises politiques : Si c’est un problème de rareté, il faut gérer des limitations. Si c’est un problème de variabilité, il faut alors gérer des stocks !

Eau d’été et eau d’hiver

Il est donc essentiel d’introduire dans toutes nos réflexions sur l’eau, le concept de saisonnalité, avec « l’eau d’été » et « l’eau d’hiver ». Et donc une stratégie bicéphale : l’eau d’été – rare – que l’on devra économiser afin de gérer le déficit, et l’eau d’hiver – abondante – et que l’on devra stocker. C’est seulement grâce à cette double approche que l’on saura « déplacer des volumes » des moments où ils sont largement disponibles vers les moments où ils feront défaut.

Grands ouvrages ou petits ouvrages ?

Parler de stockage de la ressource implique de se prononcer sur le modèle de stockage. Doit-on préférer les grands ouvrages ou les petits ? A l’heure où la modernité nous incite à parler de décentralisation des sources d’énergie, il apparaît évident que la décentralisation des lieux de stockage est préférable également.

Nous connaissons déjà l’incroyable difficulté liée aux grands projets pharaoniques, tellement complexes qu’ils ne verront sans doute jamais le jour ! Verra-ton un jour le projet de Charlas aboutir ? Nous connaissons également l’impact important sur l’environnement de tels projets.

D’un point de vue financier aussi ces projets ont un coût. Le préfet coordonnateur du bassin prévoit une quarantaine de retenues pour 50 Millions de m3 et un coût global de 300M€. Soit 6€ par m3 d’argent public, sans compter les réseaux, les pompes de relevage…

Prenons une retenue collinaire individuelle de taille raisonnable : 50000 m3. Les techniques actuelles permettent de la créer pour 120K€, soit 2,4€ par m3. Le projet régional prévoit d’aider à hauteur de 25% – soit 30K€ pour la retenue en question – avec un plafond à 10K€.

En conséquence, d’un côté, à volume de stockage équivalent : 40 ouvrages à 300M€ d’argent public, et de l’autre 1000 réserves individuelles, proches du lieu d’usage, à 10M€… Soit 30X moins. Que préfère-t-on ? Dépenser 1X et avoir un résultat à court terme sur nos territoires ? Dépenser 30X plus, et attendre indéfiniment ?

Il est temps de favoriser une gestion décentralisée de la ressource en eau, en appuyant mieux des ouvrages plus modestes et moins chers, mais également :

  • facilement intégrables dans les paysages et l’environnement,
  • mieux répartis sur le territoire,
  • ayant un effet plus diffus sur le réseau hydrographique
  • et avec des porteurs de projets plus concernés, impliqués et motivés.

Retour au texte – Les changements indispensables

Maintenant que nous avons planté le décours, revenons au texte qui nous est proposé. Je ne reviendrai pas sur les deux premiers axes (mesures d’économie et adaptation des cultures, particulièrement des cultures annuelles) : Elles sont nécessaires et nous y souscrivons totalement.

En revanche, revenons sur les écarts qui devront être comblés :

1. Sur l’enjeu stratégique

Le texte n’affirme pas l’enjeu agricole que nous avons présenté ici. Or, l’enjeu stratégique n’est pas seulement celui de la gestion de la ressource en eau, mais bien d’une gestion pluriannuelle de la ressource en eau, garante d’une agriculture durable, diversifiée et créatrice de richesse. C’est ce double enjeu qui doit être notre unique point de mire.

2. Sur la variabilité

Le texte initial parle de raréfaction de la ressource. Une nouvelle mouture introduit l’idée de variabilité. En revanche, la notion de saisonnalité doit être plus présente dans le texte : abondance l’hiver et nécessité de stockage, rareté estivale et nécessité d’économie. Ces précisions sont importantes car elles expliquent la nécessité d’une approche bicéphale.

3. Sur les réserves collinaires et individuelles

Le texte prévoit d’accompagner les retenues collinaires collectives et les réserves individuelles, mais les conditions d’éligibilité ne sont pas cohérentes avec notre vision. En effet :

Pour les réserves individuelles, cet accompagnement est limité aux exploitations de polyculture élevage. Ceci exclu par exemple une exploitation arboricole et est bien sûr totalement inacceptable.

D’autre part, l’accompagnement est limité aux seuls cas où une réserve collective n’est pas possible. Cette restriction est en contradiction avec le modèle de gestion décentralisée de la ressource que nous avons présenté ci-dessus.

Enfin, l’accompagnement est restreint aux bassins jugés en déséquilibre. Pourquoi cette restriction, alors que ces réserves seront un vecteur essentiel ce création de richesse et que ce régime d’aide sera le plus économe ?

Pour les retenues collinaires collectives, l’accompagnement régional serait effectif uniquement dans le cas où la surface irriguée au niveau du sous-bassin n’augmenterait pas. Cette restriction est à notre avis infondée. Nous devons gérer des volumes et non des débits ou des surfaces. Il sera toujours mieux d’irriguer 5 hectares de vergers en goutte à goutte enterré, plutôt qu’un hectare de céréale par aspersion au canon.

De même, l’accompagnement est conditionné au fait que l’objectif du projet soit de se substituer à un prélèvement d’eau dans le milieu. Là encore, cette restriction est dramatique pour le développement de notre agriculture. Par exemple, il serait impossible de créer une réserve destinée à irriguer un verger de pruniers, remplaçant un verger sénescent  qui lui, n’étais pas irrigué. Comme les pruniculteurs pourraient alors faire pour renouveler le verger Lot-et-Garonnais, ce qui est la priorité de la profession ?

Conclusion

Pour conclure, resituons l’enjeu : les prélèvements pour l’agriculture aujourd’hui représentent 500 millions de m3 par an. Si l’on prend la moyenne  du débit mensuel de la Garonne à Tonneins au mois de février sur les 40 dernières années, cela représente… 6 jours prélevés pour l’agriculture.  C’est à ce moment-là que l’eau est surabondante et qu’il faut la stocker.

La priorité doit donc être l’accompagnement à la création de lieux de stockage décentralisés, qu’ils soient en substitution au prélèvement dans le milieu ou non.

A partir du moment où l’enjeu deviendra la gestion pluriannuelle d’un stock (et non la gestion de restrictions), les attitudes changeront automatiquement : nous verrons les agriculteurs mener naturellement des mesures d’économie de leur propre ressource. C’est ce que certains acteurs, pionniers dans ce domaine, observent depuis des années. Parceque cette approche est plus responsabilisante, elle sera également plus efficace.

Je suis personnellement, vous l’avez compris, déterminé à œuvrer pour que les dispositions que la Région prendra en la matière permettent le développement d’une agriculture ambitieuse, responsable et durable sur nos coteaux. Je compte sur votre soutien.

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1 comment to La guerre de l’eau aura-t-elle lieu à la Région ?

  • Martine

    Votre conclusion me parait hors de propos.
    Une branche de ma famille, près de chez vous n’a pas attendu d’aide d’aucune sorte pour résoudre sur son exploitation cette problématique.
    L’état-maman cela est bien mais à doses homéopathiques.

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