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Eclairant ! Un autre regard sur l’économie des territoires

"La plupart des élus ont tendance à surestimer la présence d'emplois comme facture de développement du territoire dont il ont la charge, alors que ce sont les sources de revenus de leurs habitants qui constituent plus encore l'enjeu de ce développement".

Je dois tout d’abord remercier Bruno Godineau, Secrétaire Général de l’Agence de Développement et d’Innovation (ADI), de m’avoir fait connaître cet ouvrage de Laurent Davezies : La République et ses territoires.

Pas vraiment spécialiste d’ouvrages économiques, j’ai lu avec un grand intérêt ce livre qui présente une autre façon de voir l’économie des territoires. Cette façon, si l’on veut faire l’effort de se l’approprier, peut devenir une source d’inspiration et d’espoir pour nos territoires ruraux.

De quoi s’agit-il ?

Produire plus… et gagner moins !

Au départ, un constat: les lieux de croissance ne sont plus nécessairement les lieux de bien-être ! Au contraire, les lieux de croissance sont souvent les territoires au sein desquels la pauvreté augmente, où l’inégalité des revenus (l’écart entre les revenus les plus bas et les plus élevés) est croissante, où le revenu par habitant ne progresse pas particulièrement, où l’attractivité résidentielle diminue, ou augmente moins qu’ailleurs…

Si ce constat est avéré, on se dit que les élus qui ne cherchent qu’à développer l’appareil productif du territoire (avec les mesures d’accompagnement en termes notamment de formation), se tirent une balle dans le pied. Et malheureusement, j’en connais… beaucoup !

Pour faire court : le territoire qui produit de la richesse n’est pas forcément celui qui en profite. Par exemple, l’Île de France produit 29% du PIB national, mais ne touche que 22% du revenu des ménages, alors qu’en 1976 elle captait 25% des revenus pour une contribution au PIB de 27%. Le même phénomène s’observe dans toutes les grandes villes du monde développé.

Une des explications réside dans les mécanismes de redistribution. Par exemple, la dépense publique est repartie sur l’ensemble du territoire. Les prélèvements sociaux, ou les aides européennes sont également des mécanismes de redistribution qui prélève par ici et distribue par là. Une deuxième explication réside dans les pensions de retraite : elles participent à la dissociation entre production et revenu des territoires. Les territoires très attractifs (comme le Sud-Ouest par exemple) voient un fort apport de revenu des retraités, sans aucun apport productif. Une troisième explication enfin, c’est le transfert “privés” de revenus. De plus en plus de gens travaillent à un endroit, mais vivent à un autre (au moins partiellement, les week-ends, les RTT, les vacances…). Les lieux de production ne sont alors plus les mêmes que les lieux de consommation. La richesse produite à un endroit se retrouve ainsi distribuée à un autre. Le tourisme est également un formidable outil de redistribution. Davezies estime la manne touristique française “au revenu de 8 millions de Français moyens”.

Le territoire, support d’une population

Davezies présente la base économique d’un territoire comme faite de 4 grandes masses :

  • La base productive marchande, constituée des revenus du travail et du capital des activités locales
  • La base publique, constituée des salaires des emplois publics
  • La base résidentielle, faite des retraites et des revenus d’actifs employés ailleurs, des dépenses de tourisme
  • La base sociale, faite des prestations sociales autres que les retraites

La base productive marchande ne représente que 20 à 25% de la base économique totale. C’est pourtant là que la plupart des efforts sont faits, mais cela ne représente qu’un quart de la puissance du moteur. Par contraste, la part de la base résidentielle est de 42 à 55%, mais elle n’intéresse pour l’instant pas grand monde…

Pour analyser une économie locale, Davezies nous invite à étudier trois types d’activités :

  • Les activités qui produisent localement mais pour vendre, souvent à l’extérieur (l’automobile, l’aéronautique…)
  • Les activités localisées pour vendre, activités privées au service de la population locale,
  • Les activités localisées pour servir la population locale (activités publiques, médico-sociale…)

Le premier type d’activité est assez instable et cible à la la délocalisation, et en cas d’aléa économique, les salariés de ces secteurs ont souvent des difficultés à réintégrer l’économie locale. Les deux autres au contraire sont liés au territoire, puisqu’au service de sa population. Ils sont non délocalisables. Ils offrent des opportunités de réintégration dans la vie sociale pour les actifs peu qualifiés. En bref, ils contribuent à réduire la pauvreté sur un territoire. Travailler à la compétitivité résidentielle d’un territoire est donc un levier crucial de développement.

Le monde rural peut sortir gagnant…

Davezies montre donc que “la présence et la consommation sont des facteurs majeurs du rééquilibrage économique et social entre nos territoires”. C’est donc une chance pour nos territoires ruraux si aujourd’hui, on voit des populations quitter les régions les plus développées pour se porter vers des régions moins riches.  Et des travaux récents montrent que même les actifs privilégient maintenant ces territoires où les revenus sont inférieurs mais la qualité de vie supérieure.  Les actifs, les retraités, les touristes… convergent pour apporter leurs revenus aux mêmes territoires.

Les territoires ruraux, notre Sud-Ouest, et particulièrement notre Lot-et-Garonne peuvent sortir gagnants dans cette nouvelle donne !

… à condition d’inventer de nouvelles politiques !

Oui, ces mutations sociales peuvent être une chance pour nos territoires ruraux. A condition d’y concevoir le développement économique d’une manière nouvelle ! J’entends souvent des élus (et beaucoup de candidats aux élections…) se faire les chantres de la défense de la ruralité. En fait, ils proposent souvent de préserver ce qui est, et ce faisant, ils proposent simplement de ralentir son agonie et de retarder la publication de l’acte de décès.

Défendre la ruralité nécessite de chercher à développer nos territoires. Nous avons vu qu’il n’y avait pas qu’un seul modèle de développement. Il y a celui qui cherche à développer de la création de richesse (du PIB). Il y a celui aussi qui cherche à capter des revenus sur le territoire, leviers d’une économie résidentielle.

Il n’est pas question ici d’opposer ces deux modèles. Davezies prend cette image forte : “La compétition entre le foie et le poumon n’augure rien de bon pour le patient” et de poursuivre “Les régions-wagons vont désormais plus vite que les régions-locomotives, alors que le développement des premières dépend largement de la croissance assurée par les secondes”. Il faut donc travailler pour les deux modèles de développement économique.

A l’échelon d’une région comme l’Aquitaine, on retrouve ces territoires-wagons et locomotives, ces territoires producteurs de richesses à redistribuer, et ces territoires capteurs de revenus d’actifs, de retraités ou de touristes. Il est nécessaire de se questionner pour comprendre comment équilibrer ces mécanismes complexes et faire vivre simultanément et harmonieusement ces deux modèles économiques.

A l’échelon d’un territoire comme le Lot-et-Garonne ou d’un bassin de vie, la question économique est souvent vue exclusivement sous l’angle de la production d’activités. Il serait bon que nous, élus, commencions à réfléchir sérieusement sur la question de l’attractivité. Il ne s’agit plus de chercher à maintenir des services au sein du territoire. Il s’agit de créer une offre de service riche et diversifiée qui fasse que l’on ait envie de venir s’installer, que ce soit pour sa vie active, sa retraite, ou ses vacances.

Et arrêtons de croire au seul PIB

En filigrane derrière cette réflexion, on voit que l’indicateur principalement utilisé, le PIB (produit intérieur brut) devient largement insuffisant. De nouveaux indicateurs commencent a être utilisés, comme l’IDH ou l’ISS. L’IDH, indicateur de développement humain, dans sa déclinaison régionale, intègre l’espérance de vie, le taux de population diplômée, et le revenu moyen. L’indicateur de santé sociale (ISS), intègre lui de nombreux paramètres tels que les revenus, l’accès à la santé, à la justice, à l’éducation, au logement, le lien social… Ces indicateurs permettent de juger de l’attractivité d’un territoire. Ils seront les outils du développeur économique de demain, et probablement l’objet d’un prochain article…

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5 comments to Eclairant ! Un autre regard sur l’économie des territoires

  • norbert

    L’auteur s’efforce de conceptualiser de manière originale des phénomènes déjà bien connus et étudiés notamment par l’INSEE. Il faut se garder cependant de schémas trop simplistes et avoir l’oeil sur d’autres indicateurs : une commune située à la périphérie d’une grande métropole peut compte tenu du faible coût relatif de l’immobilier s’avérer très attractive. On assiste alors à de fortes migrations de la métropole vers des communes de plus en plus éloignées par vagues successives. C’est globalement un leurre. On assiste alors à un mitage du territoire, qui au surplus génère d’importants coûts car cette population a besoin d’équipements que la commune n’a pas souvent les moyens de se doter. Tout est affaire d’équilibre. Privilégier exclusivement l’aspect démographique peut conduire à de graves déconvenues, si on néglige les autres indicateurs comme, par exemple le revenu fiscal de la population.

    • Cher Norbert,

      Bienvenu sur mon blog-notes. Je suis tout à fait d’accord avec toi. Je pense que
      a) L’échelle du territoire doit être considérée. L’auteur regarde un niveau macro et compare les régions, voire les bassins de vie. A l’intérieur d’un bassin de vie, privilégier tel ou tel système aurait certainement des effets pervers
      b) Surtout ne pas choisir entre l’approche créatrice de richesse et l’approche captation de revenus. Il n’y a pas concurrence mais il faut regarder les 2 aspects.
      Quant à ta remarque finale, c’est bien les revenus qu’il faut considérer, et pas seulement l’aspect démographique.

      A bientôt,
      Patirck

  • Salut Patrick,

    J’espère que tout va bien en Lot+Garonne.

    Je me suis permis de te mettre en lien un article sur une structure suisse qui permet aux industriels (notamment PME) d’avoir une force de frappe en terme de R&D assez impressionnante. A en croire l’article c’est une des sources de la compétitivité suisse (en dépit de ses salaires et de la cherté du Franc).

    Bref, à voir si des équivalents français et/ou aquitains existent (l’institut en question est une SA implanté dans une agglomération de 50.000habitants). Est-ce que l’Agropole d’Agen ou Aquitaine-Developpement-Innovation (par exemple) développent des services similaires?

    A bientot

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